Un cadre et des repères nécessaires

Pour les familles recomposées, et plus encore pour les enfants qui y vivent, il est vital de trouver ses repères. C’est pour cette raison qu’il nous semble tout à fait important que le législateur établisse un cadre juridique à ces nouvelles familles qui, pour l’instant, n’en ont aucun précis et spécifique. (Le beau-parent est par exemple encore rangé dans la vague catégorie des « tiers », et les possibilités proposées dans la législation actuelle sont souvent rebutantes car compliquées, et très limitées, donc peu utilisées). Il nous parait notamment essentiel que les personnes adultes qui vivent avec des enfants, même si ce ne sont leurs enfants ni biologiques ni adoptifs, soient reconnus comme ayant une fonction de co-parent. En effet, il s’agit d’une fonction : les beaux-parents ne se substituent pas aux parents mais ils ont, de fait, un rôle et une responsabilité parfois aussi importants qu’eux dans la vie de l’enfant. Pour faire la distinction on parle de « parenté » lorsqu’ il y a un lien biologique ou de filiation, et de « parentalité » lorsqu’ il s’agit de remplir une fonction proche de celle des parents mais sans les remplacer puisqu’ils existent l’un et l’autre. Françoise Dolto parlait de « parents de naissance » et de « parents de croissance », les deux étant couramment réunis en une seule personne. Mais aujourd’hui, dans les familles recomposées, certains enfants ont affaire à deux « parents de naissance et croissance », et parfois deux « parents de croissance » supplémentaires, lorsque les deux parents ont refait leur vie chacun de leur côté et que les enfants sont en résidence alternée. Lorsque les enfants sont en majeure partie chez un seul de leurs parents (souvent la mère), leur « parent de croissance » a une présence plus importante que le « parent de naissance », en termes éducatifs, mais qui n’a pas nécessairement d’incidence en termes affectifs. Personne ne prend la place de quiconque, c’est une place qui s’ajoute à celle des parents.

C’est une autre place à trouver, à créer, à une place générationnelle claire. Car ces adultes sont engagés eux aussi dans la tâche fondamentale de faire grandir le mieux possible les enfants en pleine construction.

La question du bien de l’enfant, son épanouissement, le respect de ses besoins est essentielle, mais elle ne doit pas s’arrêter à l’enfant seul. A l’heure actuelle, lorsqu’il s’agit de réfléchir aux familles recomposées, on a tendance à opposer le bien de l'enfant à celui de l'adulte, les droits de l'enfant à ceux des adultes. Le rapport 2006 de Dominique Versini, défenseure des enfants, a fait un petit pas en avant reconnaissant l'existence du tiers. Les points les plus importants de sa proposition concernent la création d’un mandat d’éducation ponctuel, attribué par simple convention, pour : la facilitation des démarches courantes (scolarité, santé), la possibilité en cas de rupture ou décès, pour l’enfant de garder des liens avec le beau-parent, s’il le souhaite, voire même de continuer à vivre avec. Un des parents pourrait ainsi partager son autorité parentale avec son nouveau conjoint en en faisant une demande auprès du juge aux affaires familiales, sachant que pour les décisions importantes, l’accord de l’autre parent est requis. Nous devons sans doute aller plus loin dans la réflexion pour qu'elle prenne en compte non seulement l’intérêt de l’enfant, mais aussi la reconnaissance et la valorisation de l’implication du beau-parent, car le bien de l’enfant passe avant tout par l’équilibre de la famille toute entière et notamment par celui du couple qui refonde un nouveau foyer. En effet, cet équilibre se trouve dans l’articulation de la famille recomposée autour de ce nouveau couple (parent + beau-parent) qui est celui qui détermine les règles de la vie collective à l’intérieur de son foyer. Ces repères sont fondamentaux pour structurer les enfants. Ils permettent plus de clarté entre les deux foyers parentaux.

Le cadre juridique comme garant symbolique

La reconnaissance des beaux-parents à l’intérieur d’un cadre juridique pour la famille recomposée permettrait, au-delà de la facilitation de certains actes du quotidien, de délimiter une place et une fonction spécifiques au sein de la famille. Ce cadre responsabiliserait les adultes dans leur rôle d’éducation vis-à-vis des enfants, ce qui est une de leur mission essentielle, encore une fois qu’ils soient parents biologiques ou non. Il apparaît tr-ès vite difficile dans une famille recomposée, qu'un seul adulte (souvent la mère) soit le garant de l’ensemble des repères qui permettent à un enfant de se structurer et grandir. Un adulte qui n’intervient pas auprès d’un enfant avec lequel il vit, pour lui transmettre les règles de vie en société, est responsable d’une maltraitance par négligence. Cette négligence peut avoir également un retentissement psychologique si l’enfant imagine n’être pas digne d’intérêt, surtout lorsqu’il peut se comparer aux autres enfants de la fratrie qui ont dans certaines circonstances, un régime éducatif différent. Un cadre juridique pourrait faire prendre conscience aux couples recomposés qu’ils ont une tâche commune vis-à-vis des enfants dans leur ensemble. La recomposition apparaît plus cohérente, en effet, lorsque les adultes se positionnent en tant que « parents » vis-à-vis de tous les enfants, plutôt que lorsqu’ils scindent la famille en deux parties : l’homme et ses enfants d’un côté, la femme et ses enfants de l’autre, instaurant une éducation à deux vitesses, génératrice de rivalités, de souffrances et de confusion des places dans bien des cas.

Sans se substituer à l’autorité parentale qui reste celle des parents, le cadre juridique concernant les beaux-parents doit donner une place d’adulte au beau-parent. Dans des cas extrêmes cette absence de prise de conscience que la place de beau-parent est celle d’un « parent » peut favoriser un climat incestueux, les limites générationnelles étant floues. D’autre part, les recompositions intervenant de plus en plus souvent alors que les enfants sont encore très jeunes, le problème de la nécessité de se positionner en tant que « parent » est bien différent que lorsqu’il s’agit d’enfants plus âgés, déjà « élevés » en grande partie. La tâche des adultes, parents ou beaux-parents, est d’élever des enfants. Cette tâche lorsqu’elle s’applique au beau-parent doit être valorisée et non pas reléguée au second plan.

Sur le plan psychologique, cette reconnaissance officielle peut aider à effacer les conflits de loyauté dont souffrent souvent les enfants, ne sachant s’ils ont le droit de respecter la parole de leur beau-parent, d’autant plus quand l’autre parent légitime ne lui accorde pas de place ou même dénigre cette place (du fait de l’influence des mentalités actuelles et du regard encore très négatif porté sur le beau-parent). Les rivalités qui existent fréquemment entre les adultes au sujet des enfants peuvent également s’atténuer dans le respect d’une place et d’une fonction du beau-parent délimitées par la législation et non pas arbitrairement au sein des familles en désaccord et déchirées par leurs affects. A cet égard, la place du parent qui ne vit pas avec l’enfant n’est pas mise en péril par un statut du beau-parent dans la mesure où le beau-parent n’est clairement pas un substitut mais un « co-parent » qui certes prend en charge une fonction en l’absence du parent biologique, mais qui n’entre pas en concurrence avec celle de ce dernier.

Lorsque les rancoeurs, les jalousies, le besoin d’exclusivité des parents légitimes finissent par s’apaiser, et qu’ils se montrent capables de faire une place au beau-parent pour le bien de leur enfant, l’on constate que les enfants eux-mêmes acceptent le rôle éducatif des beaux-parents et les liens affectifs se créent plus facilement. Ce sont dans les familles où les adultes consentent à se donner les uns les autres une place auprès des enfants, que ces enfants grandissent moins conflictuellement, et qu’ils trouvent eux aussi leur place et les repères nécessaires à leur épanouissement.